Qu’il est long, qu’il est loin, ton chemin papa …

Publié le par unipopviv

C’est le début des années cinquante. Il n’est pas difficile de trouver du travail – heureux temps- et mon père, fort instable ou fort curieux, change souvent d’employeur et en même temps de domicile. Et c’est une vie de vagabondage pour la famille

 

 

Premier tableau : Je suis née à Nevers, ainsi que ma sœur aînée. Après quelques déménagements dans la région et la naissance de ma petite soeur, nous partons pour Villey-Saint-Etienne, en Meurthe et Moselle, pas très loin de la frontière du Luxembourg. J’ai 4 ans et demi. Nous habitons dans le barrage sur la Moselle, un tout petit appartement à côté de la salle des turbines. Quel bruit et quelles vibrations quand elles se mettent en route !

Nous sommes loin du village. Le matin, mon père part au travail à mobylette et ne rentre que le soir. Ma grande sœur qui a 6 ans doit aller à l’école. Ma mère ne pouvant laisser ses deux petites seules au barrage, nous partons toutes les trois accompagner la grande. L’hiver, il fait tellement froid que la route montante verglacée est impraticable ; nous devons marcher dans la rigole de purin assez chaud pour que nous tenions debout.

Mais la bougeotte reprend mon père.  

Deuxième tableau : Après quelques mois à Nancy, le temps de la naissance de mon frère, nous voici repartis, cette fois pour Nontron en Dordogne. J’ai 6 ans et je commence l’école. Nous habitons au rez-de-chaussée d’une grande maison, deux pièces, chambre et cuisine, séparées par un réduit obscur où se trouve mon lit. Nous avons une cour gravillonnée avec une vieille armoire où sont nos jouets. Les WC sont assez loin ; il faut sortir de la cour, longer le jardin de la propriétaire. Je trouve la boîte à papier toilette un peu triste ; pour égayer ce lieu peu avenant, je prends le flacon de vernis à ongles de ma mère et peins soigneusement la boîte ; c’est vraiment très joli, mais mon avis n’est pas partagé par mes parents et je suis payée d’une bonne fessée. Mais ça ne m’a pas dégoûtée de la peinture !

Nous avons une grande liberté ; nous vagabondons dans les prés, chatouillant les grillons avec une herbe pour les faire sortir de leur trou, pourchassant sauterelles et papillons fort nombreux à cette époque, rapportant des bouquets de fleurs sauvages à la maison. Près d’une maison en construction, je ramassais des morceaux de plâtre que je sculptais avec un vieux couteau tout ébréché. Un jour, ayant repéré un néflier au bord d’un chemin, nous voilà grimpant sur le talus pour ramasser quelques nèfles tombées à terre ; surgissant de derrière le tronc et brandissant une fourche, un paysan se met à nous menacer de mille morts s’il nous y reprend. Nous ne sommes plus jamais passés dans ce coin !!

Pour le goûter, en général, nous avons une tartine avec deux sucres.

Je considère que je suis très malheureuse d’être née deuxième des trois filles : on achète des habits à ma sœur aînée et ils sont pour moi quand ils lui sont trop petits ; mais quand ils me sont trop petits, ils sont usés et ma petite sœur a des habits neufs. Ce n’est vraiment pas juste ! Aussi, quelle fête le jour où ma mère achète un grand coupon de tissu rose à pois blanc, assez grand pour faire trois robes ; enfin du neuf pour moi ! J’ai eu toutes les patiences du monde pour les prises de mesures et les essayages chez la couturière du village. Nos robes n’étaient pas les mêmes ; la mienne avait une jupe plissée, des manches ballon et un col « claudine » en piqué blanc. Magnifique !

Mes parents étaient moniteurs de secourisme. Les cours avaient lieu dans notre cuisine et nous servions de terrain d’entraînement aux « élèves ». J’ai bien écouté et depuis, je suis imbattable pour les bandages à la tête, aux bras, aux coudes, aux genoux, aux chevilles…

Nous ne nous plaignons pas souvent parce que la base du traitement des grippettes, bronchites et autres maladies, c’était cataplasme à la farine de moutarde et ventouses, assortis d’une diète au bouillon de poireaux ! Il valait encore mieux aller à l’école !

Mais le temps passe et mon père commence à chercher un travail ailleurs. Le tour de France n’est pas fini !  

 

Troisième tableau :Nous voici partis pour Clermont-Ferrand. Nous habitons au 2eétage d’une grande maison bourgeoise, avec des voisins au-dessus et en dessous, et avec d’autres enfants ; c’est nouveau pour nous. En bas, il y a un parc partagé, c’est formidable, surtout pour chercher les œufs de Pâques !

Un peu plus bas dans la rue, il y a la fontaine pétrifiante. Nous récupérons les petits sujets en plastique qui sont dans les paquets de café et nous les y portons. Des semaines plus tard, nous allons les chercher, recouverts de calcaire, vraies petites statues qui nous enchantent.

Les hivers sont rigoureux là aussi ; aussi, avant que nous partions à l’école, ma mère nous fait avaler une cuillerée d’huile de foie de morue. Beurk ! Maintenant, on la trouve en gélule, ça doit mieux passer. Vivement la fin de l’hiver !

Dans l’appartement, il y a une sorte de véranda, « la verrière » ; mon père s’improvise professeur de sport et nous organise des séances de gymnastique, les quatre gamins rangés par ordre de taille, façon Dalton. On aime plus ou moins ; il est sévère et il fait froid là-dedans…

Mais ça doit faire un peu trop longtemps qu’on est là. Il faut repartir.

Quatrième tableau : Bordeaux, ou plus exactement Talence. Mon père, qui pendant toutes ces années a pris des cours du soir, a pris du grade, est devenu ingénieur, logé par l’usine dans une grande maison avec jardin. J’ai une chambre pour moi toute seule. Le bonheur !

Si l’on est près de l’usine, on est loin de l’école ; nous faisons nos 3 km quatre fois par jour. Peu après chez nous, il y a un endroit que nous craignons : d’un côté de la rue, un grand mur fermant le stade de foot, et de l’autre côté, un grand mur clôturant une propriété avec une maison d’accueil pour mères célibataires, filles mères comme on disait à l’époque. Cet établissement attirait les tordus en tout genre, qui à notre passage ouvraient grand leur pardessus pour exhiber leurs attributs virils. On fonçait sans tourner la tête. Après c’était plus riant : on arrivait dans une zone de lotissements où notre petit groupe s’augmentait des copines qui habitaient là. On s’amusait à tirer quelques sonnettes, on se faisait peur en mettant des épis dans nos manches : on disait qu’ils remontaient jusqu’au cœur et qu’on mourrait. C’était l’époque où si l’on était punie par la maîtresse (une retenue qui nous faisait arriver plus tard ne passait pas inaperçue), la punition était doublée à la maison.

Comme toutes les filles à l’époque, nous participons aux tâches ménagères : vaisselle, ménage, cuisine, tricot, couture, jardinage… Les journées sont bien remplies.

Pour une fois, mon père ne bouge pas pendant des années ; me voici en 6eau lycée. On y va en bande, à vélo. Qu’est-ce qu’on faisait les fous ! Dans les descentes, les pieds sur le guidon, on se donnait la main pour barrer la route ; les conducteurs de voiture n’osaient pas klaxonner pour ne pas nous faire tomber, ce qui arrivait souvent malgré tout !

C’est aussi l’époque où j’apprivoisais des lézards. Avec un petit lasso et beaucoup de patience, j’arrive à capturer un lézard. Je l’appelle Mimoun. Je passe du temps à lui attraper des mouches vivantes. Souvent, je pars au lycée avec Mimoun tranquille dans ma manche ; entre deux cours, je lui fais prendre l’air ; mais quelquefois, il lui prend l’idée de se promener ; je le sens dans le haut de mon dos et je n’ose plus bouger de peur de l’écraser ; alors, entre deux cours, je file aux toilettes avec une copine qui m’aide à le récupérer. J’ai eu plusieurs Mimoun.

Le matin, je me réveille tôt. Vers cinq heures, je rejoins mon père dans son bureau. Pendant qu’il travaille sur sa planche à dessin, je lis dans son fauteuil ; s’il fait beau, je vais faire un tour de vélo, dans la fraîcheur et le calme du matin.

Tous les week ends, de Pâques à Toussaint, nous allons à l’océan ; nous campons dans les dunes ; nous mangeons les moules que nous ramassons sur les blockhaus effondrés dans la mer. A cette époque, on campait où l’on voulait, et il n’y avait pas de pollution.

Pour les grandes vacances, les trois filles, nous partions en train chez les grands-parents. Il n’y avait pas d’accompagnateurs enfants à l’époque. Une fois, ma sœur aînée, chef de patrouille, s’était endormie et nous nous sommes retrouvées à Paris; ça s’est bien fini, même sans portable !

Cinquième tableau, sixième…Les déménagements s’ensuivirent. On en parle un jour futur, peut-être ?

Odile MONTÉRÉMAL

 

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