Vivre en groupe et en société. Une histoire naturelle de la socialité
Vivre en groupe est un phénomène très répandu dans le monde animal, humains compris. Comment ce phénomène social a-t-il évolué ? Pour le comprendre, une méthode consiste à mesurer les coûts et bénéfices du trait pour un individu, en l’occurrence de comparer cette balance coûts-bénéfices entre espèces solitaires et espèces sociales. Au niveau des coûts, la vie en groupe augmente les risques sanitaires, la compétition et l’agressivité entre individus. Au niveau des bénéfices, en protégeant contre la prédation et en augmentant l’efficacité de l’acquisition de nourriture, la vie en groupe augmente le succès reproducteur des individus.
L’analyse du fait social par les éthologues conduit à discerner deux voies d’évolution. La voie parasociale repose essentiellement sur un gain individuel de commodités, c’est-à- dire de services comme la dilution du risque de prédation, le partage d’information sur les sources de nourriture (centre d’information) ou sur les conditions sanitaires (information publique). Cette voie n’implique aucune reconnaissance individuelle des autres membres du groupe, ni de réciprocité coopérative. Lorsqu’elle est associée à la défense de ressources, elle conduit à la territorialité qui est une forme simple de socialité.
La voie quasisociale en revanche repose sur l’altruisme et la réciprocité des interactions coopératives. Elle trouve son origine dans les comportements de soins aux jeunes qui sont apparus à de multiples reprises au cours de l’évolution autant chez des invertébrés (insectes, araignées) que des vertébrés. Les soins aux jeunes (subsocialité) représentent un altruisme, un comportement très coûteux pour les parents (donneurs) au bénéfice essentiel de la progéniture (receveurs), sans réciprocité. On parle de socialité lorsque les soins aux jeunes sont associés à de la coopération entre plusieurs générations et une certaine spécialisation des tâches. Des niveaux plus complexes d’organisation sont atteints chez des sociétés qui vivent dans le confinement d’un nid ou d’un terrier, ce confinement permettant à certains individus (sexués) d’exercer une castration phéromonale sur les autres (ouvriers, soldats). On nomme eusocialité cette organisation reposant sur des castes biologiques (polythéisme) où de nombreux individus castrés travaillent au succès reproducteurs de quelques uns (termites, abeille mellifère, fourmis, guêpes, rat-taupe nu). La société humaine représente un cas particulier par le rôle prééminent des contraintes culturelles (enseignement, morale, religion, coutumes, théories politiques) dans l’organisation de la société (ultrasocialité). Les différences de compétences technologiques (écriture, métallurgie, chimie, informatique) entre ces sociétés participent à des phénomènes de dominances (colonisation, esclavage, génocides) à travers la pratique de la guerre.
Les mécanismes qui structurent les sociétés sont nombreux : auto-organisation, compétition et hiérarchie, et nécessité d’émigration lorsque les conditions locales deviennent impropres à la reproduction (consanguinité, épuisement des ressources, présence de pathogènes). L’altruisme et la coopération réciproque joue un rôledéterminant dans la voie quasisociale. L’altruisme est favorisé par le degré d’apparentement en permettant de multiplier les gènes que l’individu partage avec un
apparenté (« se reproduire sans se reproduire » ou « inclusive fitness »). Constituer une société basée sur la parentèle suppose l’aptitude évaluer le degré d’apparentement entre individus (reconnaissance de parentèle). La base de la plupart des sociétés est par conséquent la famille.
Des mécanismes de coercition, de tromperie (parasitisme social), ou d’esclavagisme peuvent être impliqués, ainsi que des processus d’enseignement. Chez certaines espèces, on observe des comportements de coaching lorsque des individus s’investissent pour entraîner les jeunes à apprendre des techniques complexes d’acquisition de la nourriture.
Il est délicat de théoriser la société humaine, car son évolution propre s’est accélérée depuis 40000 ans. Il paraît certain qu’au cours de cette évolution l’individu humain a perdu, et continue de perdre, son autonomie, et donc sa liberté. L’égalité dans le partage des ressources n’a fait que se dégrader, ainsi que son corollaire qui est le sentiment de fraternité entre membre de la société. Il est ainsi remarquable que la République française a adopté comme devise cardinale ces valeurs que la société n’a cessé de malmener au cours de son évolution.
Pierre Joly
Université de Lyon